Sport fiction au Qatar
J’invitai donc Houellebecq, envoyé spécial tous frais payés à Doha se frotter à quelques réalités de chez nous. Nous avions déjà en plein désert des privilèges qui vous font enrager. « Nous avons importé à peu près et en grand le pire de ce que vous avez déjà inventé », dis-je pour dérider mon hôte qui me faisait remarquer que Las Vegas à côté est un vulgaire saloon au charme désuet. Pour le convaincre que le sport avait encore quelques belles années à vivre, je lui expliquai pourquoi mes frères et cousins dépensaient à perte dans des clubs de football européens, pourquoi nous avions organisé les Jeux asiatiques, pourquoi nous avons une étape du circuit européen de golf, une course cycliste internationale, un GP de moto, un Mondial de handball avec une équipe nationale achetée d’occasion au prix fort, une offre de candidature à la Coupe du Monde de foot, que vous ne pouviez refuser, et sans doute bientôt les Jeux Olympiques, quand bien même faudrait-il creuser pour faire des descentes de canoë-kayak crédibles. Ah ! J’oubliais notre marotte nationale, très ancrée celle-ci, les courses de chevaux dans lesquelles nous excellons, surtout en endurance et parce que nous possédons les meilleures montures, les meilleurs entraîneurs et vétérinaires du monde.
À la fin de mon exposé, Houellebecq me demandait pourquoi cependant nous donnerions autant de bonheur aux Occidentaux, pourquoi payer et importer des supporters, nous qui parvenons à les faire raquer à Paris ou Barcelone, pourquoi de surcroît avions-nous une chaîne de télévision pour raconter à notre façon les contes perses. Pour persuader les enfants de la crise qu’ils avaient un avenir ? Qu’ont les Européens à leur donner en échange de toutes ces bontés sinon leur « bon pour accord » ? « Mon cher ami, lui glissai-je, cherchant à ne pas perturber sa contemplation des filles de ma boîte de nuit dans laquelle nous venions d’entrer, parce monsieur Blatter pourrait perdre sa place, tout comme le CIO pourrait n’être qu’une coquille vide, habitée par des cloportes corrompus, nous serions ravis de mettre un peu d’ordre là-dedans et l’air de Lausanne convient à mes articulations et à ma recherche d’un nouveau consensus. » Ce à quoi, perspicace, Houellebecq, déchirant sa carte de presse, les yeux perdus dans les sunlights de la discothèque et caressant les cuisses nues de bimbos bulgares qui se déhanchaient sur du Daft Punk, me dit qu’en définitive, ce ne serait pas plus mal, un putsch sans armes ni violence.
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